La sortie de tirages Fine Art issus de trois de ses illustrations, elles-mêmes inspirées des photographies d’Akimitsu Takagi, est l’opportunité de partir à la rencontre de l’artiste : Anna Badina. Installée en Suisse, Anna, d’origine russe, évoque son rapport au Japon, ainsi que son attachement à la culture du tatouage et de l’horimono, dont l’écho est particulièrement fort dans son travail.

Le dessin représente une femme sur laquelle le tatoueur Horiuno II esquisse un motif à tatouer.

Peux-tu me parler de ton parcours ?

Je suis illustratrice et graphiste basée à Bienne en Suisse. Mon travail se situe à la croisée du dessin à la main et du design graphique. Ce qui me définit, c’est une conviction profonde : dans un monde saturé d’outils numériques, revendiquer le geste manuel, l’encre permanente, l’imperfection du trait, c’est une façon de rester profondément humaine dans sa pratique. Les Japonais ont un mot pour ça, shokunin, l’artisan qui se consacre entièrement à son geste, non par performance, mais par intégrité. C’est vers cet idéal que je tends.

D’où vient ton lien avec le Japon et comment l’as-tu entretenu ?

C’est une relation qui s’est construite par couches, comme une encre qui imprègne lentement le papier. L’esthétique japonaise, l’espace vide comme langage, la précision du trait, la beauté de l’impermanence, résonne profondément avec ma façon de travailler. Il y a dans la culture japonaise une notion que j’aime particulièrement, cet intervalle, ce silence entre les formes, qui n’est pas un manque mais une présence à part entière. C’est exactement ce que je cherche dans mes dessins. Ce lien s’est vraiment approfondi à travers un projet en lien avec le papier Washi de la préfecture de Gifu, où j’ai pu découvrir ces savoir-faire en profondeur. Le papier étant l’outil numéro un dans mes illustrations, c’était une rencontre évidente, presque nécessaire.

 

Comment t’intéresses-tu au tatouage ?

Le tatouage me touche pour les mêmes raisons qui m’animent dans mon travail : c’est une image portée sur la peau, permanente, irréversible. Dans la tradition japonaise, l’irezumi n’est pas un ornement, c’est une histoire que l’on choisit de porter à vie. Il y a une radicalité dans ce choix qui me fascine. Et techniquement, l’usage du noir, du trait, du contraste entre plein et vide, c’est un langage où je me reconnais immédiatement. Le tatouage, c’est du dessin qui choisit le corps comme support.

 

Tirage Fine Art réalisé à partir d'un dessin original de l'artiste Anna Badina d'après une photographie du milieu underground du tatouage à Tokyo dans les années 1950.
Anna Badina est passionnée par la culture japonaise.

Qu’as-tu ressenti en découvrant les photographies de Takagi ?

Une sorte de reconnaissance silencieuse. Ces images portent quelque chose de retenu, de juste. Elles m’ont rappelé cette idée japonaise de trouver la beauté dans ce qui est incomplet, éphémère, imparfait. Chez Takagi Akimitsu, rien n’est forcé. La lumière, le corps, l’ombre coexistent avec une économie de moyens qui force le respect. J’avais envie de répondre à ces images, non pas de les copier.

Qu’est-ce qui t’a attirée dans les trois images que tu as choisi de dessiner ?

Ce sont des images qui vivent dans leurs zones d’ombre autant que dans leur lumière. Chacune portait une tension entre ce qui est montré et ce qui est tu. Dans l’irezumi traditionnel, les motifs ne sont jamais arbitraires, chaque élément, chaque espace vide a un sens. Ces photographies m’ont semblé fonctionner de la même façon : chargées d’une signification qu’on ne peut pas entièrement nommer, seulement ressentir.

Horigoro II appartient à une famille de tatoueurs connu pour son utilisation de la machine électrique à tatouer.
Tirage Fine Art réalisé à partir d'un dessin original de l'artiste Anna Badina d'après une photographie du milieu du tatouage à Tokyo dans les années 1950.

Qu’as-tu cherché à conserver – ou à transformer – en passant de la photographie au dessin ?

Je voulais conserver l’atmosphère, la densité émotionnelle. Mais en passant à l’encre, j’ai simplifié, j’ai condensé. La photographie capte tout mais le dessin choisit. Les années 50-60 m’ont toujours fascinée, pour leur esthétique d’abord, cette façon particulière de composer une image, de traiter la lumière et le corps. Mais aussi pour ce qu’elles cachent : ce monde caché de femmes et d’hommes tatoués, portant sur leur peau des œuvres que peu de gens avaient le droit de voir. Il y a quelque chose de précieux dans cet invisible-là. Les maîtres de l’irezumi parlent de traits cachés, ceux qu’on ne voit qu’en mouvement, qui révèlent leur sens avec le temps. J’ai cherché quelque chose d’analogue : ce qui reste quand on retire le superflu, ce qui continue à vivre sous la surface.

Tirage Fine Art réalisé à partir d'un dessin original de l'artiste Anna Badina d'après une photographie du tatouage à Tokyo dans les années 1950.

Quelles techniques as-tu employées pour réaliser ces dessins ?

De l’observation, du dessin à la main, à l’encre permanente, comme toujours dans mon travail. C’est un geste qui demande à être décisif, chaque trait posé sans retour possible. Dans la philosophie du geste japonais, chaque moment est unique et ne se reproduira jamais. Chaque trait à l’encre permanente m’impose cette même discipline : être entièrement présente, parce que ce qui est posé ne s’efface pas.

A.Takagi a beaucoup photographié les femmes dans sa documentation du milieu du tatouage dans les années 1950 à Tokyo.

Tu travailles essentiellement en noir et blanc : qu’est-ce que ce choix permet selon toi ?

Le noir et blanc libère. Sans la couleur, le regard va directement à la forme, au volume, à la lumière. Dans l’encre de Chine, le noir n’est jamais vraiment noir : il contient toutes les nuances de gris, toute la profondeur du monde. Et l’espace blanc n’est pas un vide, c’est une respiration, une invitation à ce que le regard du spectateur vienne compléter ce que le trait a laissé ouvert. Les photographies de Takagi Akimitsu sont elles-mêmes en noir et blanc, et c’est précisément dans cette économie chromatique que réside leur puissance.

Quelles émotions aimerais-tu transmettre à travers ces images ?

Un calme qui n’est pas de l’indifférence. Quelque chose entre la contemplation et la tension retenue. Les Japonais ont un mot pour désigner cette émotion profonde et mystérieuse que provoque la beauté, pas une joie, mais une conscience de la beauté du monde dans ce qu’il a de fragile et d’insaisissable. C’est cette qualité que j’aimerais laisser dans ces images : quelque chose qui invite à rester, à regarder vraiment, à habiter un instant ce qui ne peut pas tout à fait s’expliquer.

Leave a Reply